
L’été 2026 aura été particulièrement éprouvant pour nos milieux aquatiques. Chaleurs intenses, sécheresse prolongée, débits extrêmement faibles voire même nuls : les conséquences sur nos rivières et nos plans d’eau ont été nombreuses.
Sur certains cours d’eau, elles ont été immédiatement visibles, avec de très nombreux linéaires totalement asséchés. Mais au-delà de ces situations spectaculaires, les fortes chaleurs estivales peuvent provoquer d’autres phénomènes, moins connus, liés cette fois au fonctionnement physico-chimique de l’eau et susceptibles d’avoir des conséquences tout aussi importantes sur les populations de poissons.
Il y a quelques jours, la lecture d’un article de vulgarisation du webzine SciencePost consacré à ce sujet a particulièrement retenu mon attention. Non pas parce que j’y découvrais un phénomène nouveau, mais au contraire parce qu’il faisait directement écho à des situations auxquelles nous sommes régulièrement confrontés dans mon métier, particulièrement en période estivale.
Car chaque été, le scénario se répète. Des poissons viennent chercher de l’air en surface, certains agonisent, d’autres sont déjà morts. Et face à une mortalité de poissons, le premier réflexe est souvent de rechercher une pollution, un rejet accidentel ou une contamination de l’eau.
Bien sûr, les pollutions existent et certaines formes d’eutrophisation peuvent elles-mêmes favoriser de sévères déficits en oxygène. Mais toutes les mortalités estivales ne trouvent pas leur origine dans un rejet polluant.
Parfois, il n’y a aucun rejet accidentel. Aucun produit toxique dans l’eau. Et pourtant, les poissons meurent.
Ils meurent tout simplement par manque d’oxygène.
Ce phénomène, que nous rencontrons dans les rivières mais que nous observons tout particulièrement dans les étangs et autres plans d’eau en période estivale, est appelé hypoxie lorsque la concentration en oxygène dissous devient insuffisante pour répondre aux besoins des organismes aquatiques.
Mais comment un plan d’eau ou une rivière peut-il perdre suffisamment d’oxygène pour provoquer, parfois très rapidement, la mort de ses poissons ?
Pourquoi la chaleur réduit-elle l'oxygène disponible pour les poissons ?
Pour comprendre ce phénomène, il faut d’abord rappeler une évidence qui n’en est peut-être pas une pour tout le monde : les poissons ne respirent pas l’eau elle-même. Grâce à leurs branchies, ils prélèvent l’oxygène qui y est dissous.
Or la quantité d’oxygène que l’eau peut contenir dépend directement de sa température. Plus une eau se réchauffe, moins elle est capable de retenir l’oxygène. Le phénomène est purement physique : lorsque la température augmente, la solubilité des gaz dans l’eau diminue.
Dans une rivière ou un plan d’eau, lorsque la température augmente fortement en été, la quantité maximale d’oxygène susceptible d’être dissoute dans l’eau diminue donc elle aussi.
Mais c’est là que la situation devient particulièrement défavorable aux poissons : au moment même où l’oxygène devient moins disponible, leurs besoins augmentent.
Les poissons sont des animaux ectothermes : leur température corporelle et leur métabolisme sont étroitement liés à la température de leur environnement. Lorsque l’eau se réchauffe, leur métabolisme s’accélère et leurs besoins en oxygène augmentent. Ils se retrouvent donc confrontés à un véritable effet de ciseaux : moins d’oxygène disponible dans l’eau et davantage d’oxygène nécessaire pour vivre.

Manque d'oxygène dans l'eau : pourquoi les poissons meurent-ils au petit matin ?
Une eau chaude n’est cependant pas nécessairement une eau dépourvue d’oxygène. Dans les milieux aquatiques, la concentration en oxygène résulte en permanence d’un équilibre entre sa production, ses échanges avec l’atmosphère et sa consommation par les organismes vivants.
Les végétaux aquatiques, les algues et le phytoplancton jouent notamment un rôle essentiel. Sous l’effet de la lumière, ils réalisent la photosynthèse et produisent de l’oxygène. Une eau très productive peut ainsi présenter, en pleine journée, des concentrations importantes en oxygène.
Mais cette production cesse avec la disparition de la lumière. La nuit, plus de photosynthèse, alors que poissons, végétaux, algues, micro-organismes et autres organismes continuent à respirer et donc à consommer de l’oxygène.
La concentration diminue alors progressivement au cours de la nuit pour atteindre généralement son niveau le plus bas au petit matin, juste avant que la photosynthèse ne reprenne.
Et ce n’est pas un hasard si c’est justement au petit matin que l’on observe fréquemment les mortalités de poissons liées au manque d’oxygène. Après une nuit entière durant laquelle la respiration des organismes a consommé l’oxygène sans que la photosynthèse ne vienne en produire, le milieu atteint son moment le plus critique.
En période de forte chaleur, lorsque l’eau contient déjà potentiellement moins d’oxygène et que les besoins des organismes sont élevés, cet équilibre peut devenir particulièrement précaire.

Quand la décomposition consomme le peu d’oxygène restant
Un autre phénomène peut encore aggraver considérablement la situation.
Les fortes températures et l’abondance de nutriments peuvent favoriser d’importants développements d’algues ou de cyanobactéries. Tant que ces organismes sont actifs et suffisamment éclairés, ils peuvent participer à une production importante d’oxygène au cours de la journée.
Mais ces proliférations ne sont pas éternelles. Lorsqu’une grande quantité d’algues, de cyanobactéries ou de végétaux meurt, cette matière organique doit être décomposée. Bactéries et autres micro-organismes entrent alors en action et cette décomposition consomme de l’oxygène.
Si la quantité de matière à dégrader est importante, cette consommation peut devenir considérable et faire chuter très rapidement la concentration en oxygène dissous.
On comprend alors pourquoi certaines situations peuvent être extrêmement brutales : une eau déjà très chaude, une forte biomasse, une importante consommation nocturne d’oxygène et la décomposition de matière organique peuvent se conjuguer jusqu’à faire passer le milieu sous le seuil supportable par les poissons.
Ce n’est alors pas nécessairement un produit toxique qui les tue.
C’est simplement l’oxygène qui vient à manquer.
Rem