S'il y a bien un poisson qui fait parler et couler beaucoup d'encre actuellement, c'est le silure. Rarement une espèce piscicole n'a suscité autant de passion et de rejet  au sein de la communauté des pêcheurs. Entre ceux qui le respectent plus que tout et ceux qui souhaitent absolument sa fin, il y a un monde.

Il faut dire que le silure est une espèce très particulière. Sa capacité à atteindre de très grande taille, son faciès pas toujours "ragoutant" et son régime alimentaire très opportuniste (poissons, reptiles, amphibiens, crustacés, oiseaux, mammifères, bivalves, gastéropodes...),  laisse penser à certains, que ce poisson serait un ogre d'eau douce.

Pour d'autres, le silure représente un formidable poisson de pêche sportive en raison de sa taille, de son poids impressionnant ainsi que de sa puissance et de son endurance.

Alors que certains souhaitent son classement en espèce susceptible de créer des déséquilibres biologiques, d'autres souhaitent le voir protéger.

Voilà résumé, le clivage idéologique qui suscite ce poisson.

 

Un poisson qui fait donc l'objet d'études scientifiques

Pour tenter de lever toutes les craintes et interrogations qui pèsent sur ce poisson, plusieurs études scientifiques ont été menées.

Récemment, j'ai eu l'occasion de participer à la restitution d'une étude très intéressante : Le silure du Rhône : bilan de trois décennies de suivi.

Ces travaux menés par Jean Pierre Faure, un collègue de la Fédération de Pêche du Rhône et Jean Claude Tanzilli, célèbre guide de pêche spécialisé sur le silure sont très riches d'enseignements.

Jean claude Tanzilli a consigné pendant une petite trentaine d'années, de précieuses informations sur les silures qu'il capturait en pêche à la ligne. Jean Pierre Faure en a fait un traitement statistique, une analyse et une synthèse.

Les résultats sont plus que surprenants et mettent à mal beaucoup d'idées reçues.

 

De très nombreuses données analysées

Le jeu de données analysées comprend les captures de plus de 17 000 individus sur une période de temps compris entre 1988 et 2015 sur un secteur géographique s’étendant de la Saône aval, en passant par le Rhône moyen et par le Rhône aval. Les contenus stomacaux de 3883 silures ont été observés et 720 poissons ont fait l'objet d'un marquage individuel pour étudier leur déplacement.

Autant dire que le jeu de donnée est plutôt conséquent.

Mais pour affiner encore l'analyse, des données de pêches électriques (depuis 2009), des enquêtes panier auprès des pêcheurs (depuis 2011) ainsi que des observations réalisées sur une station de vidéo-comptage en service depuis 2013 ont été compilées et analysées.

 

État des captures de silure.

En consignant sur de très longues années toutes ses captures de silures, Jean Claude Tanzilli a apporté au gestionnaire des milieux aquatiques une mine d'information.

Il apparait ainsi une forte progression de prise par heure entre 1988 et 1994. Dans le jargon technique, on parle de Capture par Unité d'Effort (CPUE).

Puis un déclin rapide des captures a été observé jusqu'en 1997. Cette baisse des CPUE s'est encore poursuivi jusqu'en 2015 mais de manière plus lente et progressive.

Ces observations sont valables tant pour la Saône aval que le Rhône moyen et que le Rhône aval. Ces observations ont aussi été confirmées par les résultat des échantillonnages scientifiques (pêches électriques).

On peut donc évoquer un phénomène généralisé de baisse des abondances du silure sur les milieux étudiés. Les populations de silures ne sont donc plus en augmentation sur la Saône et le Rhône.

 

Alimentation du silure


L'analyse de très nombreux contenus stomacaux (3883 silures étudiés) fournit une base de connaissance essentielle pour mieux connaitre le silure et peut-être aussi pour éviter de fabuler sur l’appétit sans fin de ce poisson et sur sa capacité à dévorer brochet, sandre et autre poissons à "fortes valeurs économiques et sociales".

Un poisson très opportuniste

Certes les contenus stomacaux ont montré que le silure pouvait avoir une alimentation très varié. Il est assez opportuniste. Dans les traversées d'agglomération (comme la ville de Lyon), il est fréquent de retrouver dans l'estomac des silures des ordures ménagères, des restes de nourriture. On a aussi pu observer des comportements alimentaires tout à fait particulier. En certains secteurs, des groupes de silures ont ainsi pu apprendre à chasser et attraper les pigeons venant boire dans la rivière. Il s'agit de comportements isolés tout à fait fascinants.

Silure attaquant des pigeons dans le Tarn


 
Pour l'anecdote et parce qu'il faut le signaler, le silure est aussi un très grand consommateur d'espèces invasives (corbicules, écrevisses américaines, poisson-chats...). Il arrive aussi de retrouver des restes de cormorans dans son estomac.

Mais  si le silure peut se montrer très opportuniste pour son alimentation, il se nourrit principalement de poissons dont voici la liste des espèces les plus couramment consommées : les brèmes, le poisson-chat, le silure lui même, le mulet, la carpe et les carassins. Selon les secteurs et l'abondance de ces poissons, la répartition entre espèces varie.

Un poisson cannibale

Ainsi, sur la Saône, les poissons les plus consommés sont les brèmes, toujours suivies par le silure et la carpe. Sur le Rhône moyen, le silure consomme majoritairement du silure puis des brèmes et de la carpe. Enfin sur le Rhône aval, le mulet constitue 67% de la biomasse ingérée suivi par le carassin, la carpe et enfin le silure.

Par son comportement cannibale, le silure assure d'une certaine manière son auto régulation.

Il est aussi intéressant de mentionner que le régime alimentaire évolue selon la taille des spécimens.  Les poissons de taille inférieure à 1,10 m se nourrissent principalement de mollusques et de crustacés, tandis que les grands silures (taille supérieur à 1,70 m) s'orientent principalement sur les poissons et en particulier leurs propres congénères.

Le cannibalisme est donc très développé chez cette espèce ; les grands silures consommant des silures de tailles comprises entre 50 et 110 cm.

Pêche de silures se nourrissant de corbicules mortes en surface sur la Seille

 

Taille maximale et croissance du silure.

La croissance des silures est assez variable et dépend de l'âge du poisson. En vieillissant les poissons grandissent moins vite.

En moyenne, la croissance est estimée à 8.9 cm par an pour des sujets de taille comprise entre 1,10 et 1,40 m.

La croissance est encore beaucoup plus lente pour les grands silures. Au delà de 1,70 m la croissance moyenne est de 3.9 cm par an. Les individus de 2 m ont sans doute entre 20 et 25 ans.

Extrait du rapport : L'installation du silure dans le bassin du Rhône : bilan de trois décennies de suivi de l'espèce. Jean Pierre Faure - Jean Claude Tanzilly-Fédération du Rhône pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique. 2016

Les tailles maximales des silures capturés sont passées de 1.6m à la fin des années 1980 à 2 mètres en 1993; elles ont continué de progresser jusqu'au début des années 2000 et se sont stabilisées depuis autour de 2.4 m

La proportion des spécimens de plus de 2 m semble s'être stabilisée autour des 5% des captures depuis 2009.

En revanche la proportion des grand silures de plus de 1,70 m  semble toujours en progression et avoisine actuellement les 10% des captures.

 

Le silure, un poisson casanier

Grâce au  marquage de 720 poissons et à la recapture de 94 d'entre eux, les déplacement du silures ont pu être étudiés.  Certains poissons ont même été repêchés plus de 10 ans après leur marquage.

Il a ainsi été mis en évidence l'exceptionnelle fidélité de site chez cette espèce. Les distances parcourues sont pour l'essentiel comprises entre 1 et 2 kilomètres.

Pour l'expérience, Jean Claude Tanzilly a même déporté volontairement 19 poissons jusqu'à 18 km en aval et 4 km en amont de leur lieu de capture. Sur ces 19 poissons, 17 ont regagné leur secteur d'origine.

Mais attention, car si la sédentarité est la règle, quelques exceptions ont parcouru jusqu'à 16 kilomètres en direction de l'amont. Les spécimens les plus jeunes (60-110 cm) sont également les plus mobiles et les déplacements sont dirigés vers l'amont dans 75% des cas.

Voilà ce qui pourrait expliquer entre autre, la présence de petits silures dans de nombreuses petites rivières affluents de la Saône, de la Seille et certainement du Rhône. Il pourrait donc exister une migration de colonisation des plus petits sujets. Ces petits sujets, très vulnérables au cannibalisme seraient aussi contraints de migrer pour trouver des secteurs plus propices à leur développement.

 

Enseignements de cette étude et règles de gestion

Toutes ces observations sont précieuses et renseignent sur plusieurs aspects.

Un des aspects les plus surprenants vient du fait que le contrôle des abondances de silure semble de tout évidence réalisé par les grands silures eux-même; le cannibalisme étant plus qu'important à partir d'une certaine taille.

Un autre aspect essentiel est que le silure n'est plus en voie d’expansion sur les grandes rivières du domaine public telle que la Saône aval, le Rhône médian et le Rhône aval ; rivière qui ont été colonisées, il y a plus de trente ans. Même si le silure se développe encore sur d'autres rivières, il est à parier que son auto régulation se fera naturellement d'ici quelques années.

A l'heure des pressions exercées par certains pêcheurs dont les pêcheurs professionnels au filet, pour faire classer le silure en espèce susceptible de créer des déséquilibres biologiques et pour démarrer sa régulation par des opérations de destruction, il est important de bien mesurer les résultats de ces travaux d'étude.

Une des seules solutions cohérentes et pérennes pour contenir les effectifs globaux de l'espèce  sur tout le territoire Français serait de protéger les grands silures (plus de 1.70 m).

Comme on l'a déjà connu pour le poisson-chat et la perche soleil, les deux seuls poissons disposant actuellement du statut d'espèces susceptible de créer des déséquilibres biologiques (obligation de destruction si capture), il est utopique de croire qu'un simple classement réglementaire permettra le contrôle des populations de silures. 

 

Voilà donc les enseignements que nous apportent ces trente années de mesures et de relevés réalisés par Jean Claude Tanzilly.

Si vous souhaitez lire le rapport d'étude réalisé par la Fédération du Rhône pour la Pêche et la Protection du Milieu Aquatique vous pouvez le consulter à cette page : http://www.federation-peche-rhone.fr/etude-silure-du-rhone

 

Vous pouvez aussi assisté à la restitution des ces travaux le 4 janvier 2017 à la Fédération de Pêche du Rhône (sur inscription). Pour plus d'informatons, n'hésitez pas à consulter cette page : http://www.federation-peche-rhone.fr/manifestations-evenement/manifestation-evenements

Rem


 

 

 

Commentaires   

Mic Mic
0 #3 Mic Mic 18-12-2017 17:53
Mouais, le silure est toujours de plus en plus nombreux,et sandres et brochets, comme les cannards, même assisté à une attaque sur un cygne dans le Rhône à serriere ( 07)
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Remy
0 #2 Remy 26-12-2016 21:58
Oui l’importance du cannibalisme chez le silure est importante et surprenante
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JEAN LOUIS
0 #1 JEAN LOUIS 26-12-2016 10:17
Merci pour ce partage, qui est vraiment très instructif.
Je ne pensais pas que la proportion du cannibalisme était si importante chez les silures. A méditer pour les rechercher avec des imitations comme on peut en voir chez certaines marques.
Bonne fin de saison, on se croisera peut être.
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